C’est un dimanche matin à la fin de septembre. Toujours au lit, mes paupières sont encore lourdes. Bien que j’aie l’habitude de me lever tôt, j’étais très occupé toute la semaine durant, et du coup, je suis épuisé. J’ai très envie de faire la grasse matinée.

Néanmoins, je me rends vite compte que la journée va avoir d’autres idées pour moi. Le soleil commence à rayonner fort dehors. Les oiseaux du matin se misent à faire un gros vacarme juste à l’extérieur de la fenêtre. À quelques centimètres, un gros chat noir me regarde fixement, avec des yeux qui semblent dire qu’il mourra certainement de faim si je resterai au lit même une minute de plus. Avec réticence, je me lève. De toute façon, c’est un beau matin, je me dis.

Après avoir nourri les pauvres chats affamés, je découvre que la boîte à café est vide. Merde. Je jette un coup d’œil à l’horloge ; heureusement, le café du coin sera ouvert à cette heure-là. Je m’habille rapidement et je monte dans la voiture. En conduisant, la vue des montagnes s’élève à ma droite. Je constate que je dois avoir laissé mon sac à dos et mes chaussures de randonnée à l’arrière de la voiture après ma dernière balade en montagne. Intéressant. Noté.

Au café, je bavarde avec quelques amis, puis le barista, et ensuite une jolie dame qui m’a reconnu grâce au concert que j’ai donné dans la région l’autre jour. Je m’installe gaiement à une table à l’extérieur, mon café à la main. Le ciel est dégagé. Nichée au cœur des Montagnes blanches, je pense comment ma petite ville est charmante. Et comme la journée se révèle somptueuse, je ne peux pas m’empêcher de penser que cela serait une occasion parfaite d’entreprendre un périple dans les montagnes. Savourant la dernière goutte du café, un flot d’images me traversent l’esprit : des vallées, des belvédères, des sommets de montagnes. Tout à coup, passer un jour entier à flâner au gré de mes envies, dans des cadres majestueux, me semble exactement ce qu’il me faut.

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Il ne reste qu’à décider : quel chemin de randonnée ? J’ai tout mon temps. Une excursion d’un jour entier est tout à fait possible. En fait, la région offre un large éventail de randonnées pédestres. Je pourrais profiter des tronçons du sentier plus forestier le long du lac. Ou bien encore, je pourrais faire une rando le long de l’arête des montagnes, qui m’offrirait de belles vues sur le lac, et de magnifiques panoramas du paysage. Cependant, ce serait un sentier accidenté qui a 20 kilomètres de long, une traversée de sept montagnes. Serait-il un peu trop ambitieux ? Mes pensées tournent en boucle. Ce que je désire, c’est une immersion totale en pleine nature. Ça y est. Aujourd’hui, je déambulerai sur les sentiers, dans les montagnes ! J’aurai une aventure, un séjour dans la contrée sauvage.

Avant de quitter le café, je mange un sandwich au bacon et des œufs, tout en élaborant mon plan. Le sentier a comme point de départ une allée le long d’un ruisseau, 30 minutes d’ici en voiture. Mais le trajet ne fait pas une boucle; c’est une traversée qui aboutit à 20 kilomètres du point de départ. Il va donc me falloir laisser ma voiture au bout du sentier, et je vais devoir faire du stop, avec mon sac à dos. Mais en cette saison, il n’y a que des touristes sur la route; quelles sont les chances de succès ? Je devrai tenter ma chance. Je suis prêt à m’élancer.


Trente minutes plus tard, je me trouve sur la route, bordée par les rives verdoyantes du lac Squam. Je me mets à marcher le long de la route étroite, en attendant que la première voiture arrive. Après vingt minutes, personne n’est encore venu. On aurait dit qu’il n’y a personne sur la route aujourd’hui. Je continue à marcher à grands pas ; au moins je peux me rapprocher de ma destination en attendant. Il est encore tôt.

Sur la route, je me trouve entourée du lac à ma droite et de la forêt s’allongeant vers les montagnes au-delà. La journée a une qualité onirique. La lumière et les ombres tissent une toile de motifs sur la surface de la chaussée. Je rêvasse. Mes pensées défilent doucement, sautant paresseusement d’un songe à une autre.

Peu à peu, je pris conscience du bruit d’une voiture approchante. Je me retourne. Tout à coup, elle surgit du virage; elle roule trop vite. Je fais signe en tendant le pouce. Elle me dépasse rapidement. Zut. Quelques minutes plus tard, une autre. Une famille de touristes. Pas de chance.

Au fil de l’heure suivante, à chaque voiture qui m’approche, j’essaie de sourire, de paraître amical et jovial, tout ça pour les rassurer que je ne sois pas dangereux. Peut-être que je semble suspicieux ; suis-je trop souriant ? Comment transmettre le fait que je suis randonneur seulement, vivant une petite aventure, innocemment ? S’ils me déposaient quelque part plus loin sur la route, je partagerais une anecdote ou des renseignements ou même juste un peu de joie ; pour un petit temps, quelques inconnus se partageant une minuscule partie de leurs vies, et ce faisant, peut-être, ce serait possible de réaliser des découvertes inattendues, de la sérendipité.

Une BMW aux vitres teintées me dépasse. Elle accélère en sortant du virage. Je ris doucement. Je me remets à penser : oui, la sérendipité, c’est un ange qui marchait maintes et maintes fois à mes côtés dans la vie, et elle m’a rendu ouvert sur le monde. Mais mon genre, ce n’est qu’une relique ? Moi, j’ai grandi en lisant les livres de Jack Kerouac, et je les ai pris à cœur. Quand j’étais jeune, je n’avais pas peur du tout. Je rêvais même à sauter sur les trains en tant qu’aventurier, en explorant la Frontière. Malheureusement, je suis né un demi-siècle trop tard, au moins. Au fil de temps, mon monde est devenu de plus en plus délimité. Je me suis retrouvé dans le besoin de courir après d’autres endroits plus exotiques. C’était toujours l’aventure que je cherchais.

Je porte à nouveau mon attention sur la route. Encore plusieurs fois le même résultat : les véhicules qui passent ne ralentissent pas. Je crains que le monde ait trop changé depuis les jours de ma jeunesse.

Il y a toujours quelque chose à propos de l’auto-stop qui me rend un peu seul. Il en a toujours été ainsi. Mais pourquoi ? Il y a quelques instants, j’étais en train de m’émerveiller aux spectacles de la nature, ressentant de la gratitude envers ma bonne fortune dans la vie. Mais quelques anonymes me dépassent sur la route et je me mets à me sentir isolé ? C’est du non-sens ! J’ai beau essayer d’éloigner ces sentiments, ils persistent.

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Je laisse vagabonder mes pensées. Elles se tournent, ensuite, vers mes amis : j’ai de la chance à cet égard. Certes, il est des rencontres qui vous inspirent, et il est des rencontres qui peuvent vous blesser. Mais pour le meilleur ou pour le pire, parmi mes amis et mes amoureuses à travers les années, chacun a laissé sa trace unique sur mon cœur. Je suis arrivé à croire que le cœur est comme l’argile malléable ; aimer, c’est permettre à d’autres de le modeler. Il arrive parfois que le cœur puisse se sentir blessé. Pourtant, il sera plus fort quand il guérira, chaque fois capable d’un amour plus profond. Au bout du compte, qu’est-ce qu’il y a de plus important dans la vie ?

« Aimer c’est ce qu’y a de plus beau.
Aimer c’est monter si haut.
Et toucher les ailes des oiseaux…
 »

Je suis le fil des rêveries. Une image émerge spontanément dans mon esprit : c’est l’image de mon chien qui est mort il y a des années. Celle qui avait été ma camarade constante durant ces marches en montagne, qui avait été un pote infaillible. Je me souviens comment j’avais versé un flot de larmes après sa mort tragique. La chaleur et la joie de notre foyer se sont éteintes. Ce souvenir triste, à son tour, me renvoie à mon ancienne copine. Nous avons enterré ce chien ensemble, sous le grand arbre qui dominait le champ derrière notre maison. Après, j’y allais quotidiennement pendant l’année qui a suivi, jusqu’au jour où il nous a fallu lâcher prise de la maison. Nous avons dit au revoir à la vieille ferme, tout en regardant comment l’agent immobilier a enfoncé les clous dans la pancarte qui indiquait « saisie ». L’économie avait sombré. Nous avons senti chaque clou au cœur. Les trombes d’eau qui tombaient du ciel ce jour-là ont caché nos propres torrents de larmes.

C’était une tout autre vie. Le temps guérit tout. On reprend la route. On passe à la suite. Ce n’est pas toujours facile ou simple. Il en faut du courage et bien plus encore. Me voilà aujourd’hui, me promenant le long d’une route de campagne. Le soleil brille. Les ombres dansent à mes pieds. Pour rien, je donne un coup de pied à un caillou et le regarde glisser avec indifférence sur la berge de la route. Oui, le temps guérit tout. Presque.

Une voiture m’approche de nouveau. Comme je pouvais m’y attendre, elle me dépasse. Mais chose étonnante, quelques mètres plus loin, les feux de stop s’allument. Le véhicule freine brusquement. Je cours quelques pas vers la voiture. Je plisse les yeux : je reconnais les deux passagers comme des amis que je n’ai pas vus depuis longtemps. Mon cœur saute de joie en les revoyant. Mais qu’est-ce qu’ils font là ? Aux dernières nouvelles, ils se sont mariés et étaient en train de faire un tour d’Europe. Ça fait combien de temps de cela ? Je dois avoir perdu toute notion de temps. Ma propre vie se dirigeait le long d’une trajectoire assez différente.

Je monte dans la voiture avec frivolité. Quelle chance ! Ils acceptent de me déposer au point de départ du sentier. En fait, ils avaient prévu de fouler les sentiers en montagne aujourd’hui de toute façon. Aimeraient-ils bien atteindre le premier sommet avec moi ? Avec plaisir. Donc, c’est parti !

Ensemble, nous partons ainsi pour la montagne, tout en bavardant de tout et rien. Les kilomètres glissent facilement sous les pneus. Par les fenêtres ouvertes, je sens le vent soufflant dans mes cheveux. Nos rires faciles me remplissent de joie.

Quelques heures plus tard, au premier sommet, on se trouve loin au-dessus de la vallée, parmi le bourdonnement du vent et le bruissement doux des feuilles. Là, on se dit adieu. Ma voie me conduira plus loin.

J’ajuste mon sac à dos et commence à grimper la paroi nord, vers l’arête de la prochaine montagne. Il me reste encore de kilomètres à parcourir aujourd’hui. Je respire profondément, et pense encore une fois à la sérendipité. J’ai de la chance d’avoir une muse qui me veille. Je souris. Le temps guérit tout. Et j’ai tout mon temps.

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